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Le jour des pieds

Aujourd’hui jeudi, c’est le « jour des pieds » me confie le médecin à l’accueil. Plus de 600 consultations seront prodiguées à la clinique !

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Et aujourd’hui, c’est aussi jour de lavage. Tout d’abord une douche. C’est appréciable, une douche. Mais avez-vous déjà essayé d’en prendre une avec une bouteille, en utilisant un minimum d’eau ? Ce sera le défi du jour. Je vais utiliser un peu moins d’un litre pour cette douche, lavage des cheveux compris. Quand je vous disais qu’on allait à l’essentiel.

Et puis nettoyage du linge. On découpe une bouteille à mi-hauteur dans la longueur, pour avoir un récipient et faire un lavage succinct. Car comment nettoyer avec moins de 20 cl d’eau une paire de chaussettes ou un sous-vêtement imprégnés de poussière et de sable ?

Après le repas (Poulet bio à l’orientale et crumble), puisque j’ai le temps, je vais en profiter pour aller envoyer un email. L’organisation installe chaque jour une vingtaine d’ordinateurs à disposition des participants. Chacun a le droit d’envoyer un email quotidien de 1000 caractères. La queue n’est pas trop longue, ça me permet de rassurer ma femme et mes amis sur mon état.

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En dehors des moments de repos, je vais me balader dans le bivouac pour prendre quelques photos de l’ambiance. Beaucoup de participants sont mal en point. Les pieds sont rouges des badigeonnages d’éosine, ou blancs des strap qui les recouvrent. Et probablement un sur deux boite en marchant. Quel spectacle ! C’est comme un ballet de personnes qui essaient de marcher le moins rapidement possible. Eloge de la lenteur, un luxe bien éloigné de la vie « normale »  de tous ces sportifs. Car imaginez-vous que les règles sont les mêmes pour tous : amateurs ou champions présents à nos côtés. Et il n’y a plus de barrières sociales non plus. On ne sait jamais qui est en short à-côté de soi, les cheveux sales, la tête pleine de sable, avec parfois une allure de SDF, le visage mal rasé : un employé de banque, un peintre en bâtiment, ou un ponte du cinéma hollywoodien ? Par exemple, il est difficile de croire, en regardant cet homme rugueux sur le bivouac qu’il est l’un des grands financiers du monde du cinéma : Léon a levé près de 3 milliards d’euros pour des films tels que Pirates des Caraïbes, Sense 8, The Queen, etc. Impossible de deviner que l’on côtoie un chirurgien réputé, ou que notre voisin de bus est le directeur général pour la Chine d’une des plus grandes marques mondiales de mode, qu’un autre travaille simplement dans une station de contrôle technique, et celui d’à côté comme employé de supermarché. Ou que le voisin de table est un professeur d’EPS (je jubile car il a terminé après moi, et je suis plus âgé…). C’est aussi ça la magie du Marathon des Sables. Un brassage de cultures, de religions, de langues, de métiers. Le monde en miniature le temps d’un bivouac. Personne n’a rien à revendiquer, si ce n’est sa capacité à faire face au destin qu’il a choisi pour la semaine. 

Une magie qui s’opère dès le début, avec des règles non-dites.  Tout le monde se tutoie, et nous sommes tous logés, au sens propre comme au figuré, à la même enseigne : le règlement du MDS et les contraintes du désert. 

Chaque jour, chaque soir, la plupart se plient à un exercice unique : alléger son sac. C’est la course au gramme de moins. Il y en a qui arrachent les pages inutiles du roadbook, d’autres qui délaissent leur matelas, donnent un peu de nourriture, se déchargent de quelques médicaments, ou coupent leur miroir (obligatoire) en deux. Pour la plus grande joie des marocains, pour qui rien n‘est gaspillé ou perdu. Chacun a ses priorités, comme ces cinq frères vivant sur trois continents (Australie, Etats-Unis, Europe) qui se sont retrouvés ici pour vivre cette course ensemble. Quand on leur demande ce qu’ils ont de plus important dans leur sac, ils répondent à tour de rôle :

  • Un collier que ma femme m’a donné avant que je parte, gravé par mes enfants.
  • Les encouragements que ma femme et mes enfants m’ont écrits : « je crois en toi Papa. Fais le boulot ! Tu peux le faire. Reviens entier. »
  • Mon téléphone portable - j’envoie des messages à ma femme chaque soir.
  • Des protéines en poudre.
  • Mon oreiller !

Pour ma part, je vais m’alléger en découpant mon matelas aux extrémités, et en enlevant les parties inutiles de mes tongs. Ce sera toujours du poids en moins à porter, et un peu d’énergie économisée. Se décharger du superflu pour avancer plus vite, pour oublier la fatigue, pour vivre plus de liberté, n’est-ce pas une image de notre vie ? Et si nous nous débarrassions chaque jour de ce qui n’est pas nécessaire, de nos habitudes inutiles, voire néfastes, de nos relations parasites, des désirs superficiels dont nous avons du mal à nous défaire ? Pour revenir aux valeurs essentielles, celles que notre société tend à nous faire oublier en nous pressant de toutes parts pour nous faire succomber à la dernière nouveauté à la mode, soi-disant indispensable. On avancerait peut-être plus vite sur notre chemin personnel, nos relations seraient peut-être plus transparentes, honnêtes et transformées, dans une liberté retrouvée. 

« Quand on voit ce qui se passe sur la planète aujourd’hui, cela nous doit faire plus que jamais réfléchir au sens qu’on doit donner à notre existence, et surtout nous pousser à être des exemples pour les jeunes, pour les générations futures » Je souscris complètement à ces paroles du Directeur de la course, en réponse à une question d’un journaliste marocain.

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Avec le Directeur de Course, Patrick Bauer


Il est presque 18h00. L’info nous parvient que le dernier concurrent arrive. Cet anglais aura mis plus de 33 h pour boucler les 84 km. Il a su éviter d’être rattrapé par les dromadaires, voitures balais de la caravane. Quel courage et quelle ténacité. Surtout qu’il faut être prêt pour repartir demain à 7h, après un lever à 5h. Etant en pleine préparation du repas, je regrette beaucoup de ne pas avoir pu l’accueillir comme il se doit. Dommage.

Dernier événement de la journée : la distribution mystérieuse d’une boisson gazeuse. Un des bénévoles (merci à tous les bénévoles pour leur engagement), qui viennent nous donner des informations plusieurs fois par jour directement à la tente, nous dit qu’il y aura une distribution de la fameuse canette rouge très bientôt. Et elle sera fraîche. Certains se précipitent déjà au centre du bivouac pour faire la queue, attendant debout malgré la fatigue et les ampoules. Des addicts, ou des inconscients. Mais c’était programmé. Il y en aura donc pour tout le monde, car sur notre carte on découvre qu’il y a effectivement un emplacement à poinçonner pour la canette. Même si je n’apprécie pas particulièrement cette boisson, j’en profite bien dans ces circonstances. 

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Je ne sais même pas à quelle place je suis dans le classement, même s’il est affiché. Pour le moment, ce n’est pas ma préoccupation. L’essentiel est d’arriver au bout en bon état. Mais pour cela il faut connaitre son corps, avoir une stratégie, connaitre ses limites, et gérer tous les paramètres : eau nourriture, repos. Et une telle expérience nous en apprend encore plus sur notre fonctionnement.

Dans la tente, c’est ambiance troc. Après une semaine d’expérimentations culinaires et gustatives grandeur nature plus ou moins réussies, on échange barres énergétiques, poudres, plats lyophilisés, recettes et bonnes adresses. Il y a ceux qui n’ont pas supporté certaines saveurs, ceux qui en ont trop, ceux qui veulent faire de nouvelles expériences, lassés de la poudre super calorique ingurgitée, ou simplement se libérer du poids qui les accable encore pour l’avant-dernière étape. En rêvant à haute voix à la tartiflette, au steak-frites et à la bière fraîche qui nous attend la semaine prochaine.

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Poisson à la provençale dans mon assiette de la semaine, mousse au chocolat


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